Premier Sermon pour la Fête de la Conception de la Sainte Vierge

PREMIER SERMON

POUR LA

FÊTE DE LA CONCEPTION DE LA SAINTE VIERGE[1].

Tota pulchra es, amica mea. Cant. IV, 7.

Si le nom de Marie vous est cher, si vous aimez sa gloire, si vous prenez plaisir de célébrer ses louanges, chrétiens enfants de Marie, vous que cette Vierge très-pure assemble aujourd’hui en ce lieu, réjouissez-vous en Notre-Seigneur. Demain luira au monde cette sainte et bienheureuse journée en laquelle l’âme de Marie, cette âme prédestinée à la plénitude des grâces et au plus haut degré de la gloire, fut premièrement unie à un corps, mais à un corps dont la pureté qui ne trouve rien de semblable même parmi les esprits angéliques, attirera quelque jour sur la terre le chaste Epoux des âmes fidèles. Il est donc bien juste, mes Frères, que nous passions cette solennité avec une joie toute spirituelle. Loin de cette conception les gémissements et les pleurs qui doivent accompagner les conceptions ordinaires! Celle-ci est toute pure et toute innocente. Non, non, ne le croyez pas, chrétiens, que la corruption générale de notre nature ait violé la pureté de la Mère que Dieu destinait à son Fils unique. C’est ce que je me propose de vous faire voir dans cette méditation, dans laquelle je vous avoue que je ne suis pas sans crainte. De tant de diverses matières que l’on a accoutumé de traiter dans les assemblées ecclésiastiques, celle-ci est sans doute la plus délicate. Outre la difficulté du sujet, qui fait certainement de la peine aux plus habiles prédicateurs, l’Eglise nous ordonne de plus une grande circonspection et une retenue extraordinaire. Si j’en dis peu, je prévois que votre piété n’en sera pas satisfaite ; que si j’en dis beaucoup, peut-être sortirai-je des bornes que les saints canons me prescrivent. Je ne sais quel instinct me pousse à vous assurer que cette conception est sans tache, et je n’ose vous l’assurer d’une certitude infaillible. Il faudra tenir un milieu qui sera peut-être un peu difficile. Disons néanmoins, chrétiens, disons à la gloire de Dieu que la bienheureuse Marie n’a pas ressenti les atteintes du péché commun de notre nature. Disons-le autant que nous pourrons avec force; mais disons-le toutefois avec un si juste tempérament que nous ne nous éloignions pas de la modestie. Ainsi les fidèles seront contents; ainsi l’Eglise sera obéie. Nous satisferons tout ensemble à la tendre piété des enfants et aux sages règlements de la mère.

Il y a certaines propositions étranges et difficiles, qui pour être persuadées, demandent que l’on emploie tous les efforts du raisonnement et toutes les inventions de la rhétorique. Au contraire il y en a d’autres qui jettent au premier aspect un certain éclat dans les âmes, qui fait que souvent on les aime avant même que de les connaître. De telles propositions n’ont pas presque besoin de preuves. Qu’on lève seulement les obstacles, que l’on éclaircisse les objections,[2] l’esprit s’y portera de soi-même et d’un mouvement volontaire. Je mets en ce rang celle que j’ai à établir aujourd’hui. Que la conception de la Mère de Dieu ait eu quelque privilège extraordinaire, que son Fils tout-puissant l’ait voulu préserver de cette peste commune qui corrompt toutes nos facultés, qui gâte jusqu’au fond de nos âmes, qui va porter la mort jusqu’à la source de notre vie ; qui ne le croirait, chrétiens? Qui ne donnerait de bon cœur son consentement à une opinion si plausible? Mais il y a, dit-on, beaucoup d’objections importantes, qui ont ému de grands personnages. Eh bien, pour satisfaire les âmes pieuses, tâchons de résoudre ces objections; par ce moyen j’aurai fait la meilleure partie de ma preuve. Après cela sans doute il ne sera pas nécessaire de vous presser davantage; sitôt que vous aurez vu les difficultés expliquées, vous croirez volontiers que le péché originel n’a pas touché à Marie. Que dis-je, vous le croirez? vous en êtes déjà convaincus; et tout ce que j’ai à vous dire ne servira qu’à vous confirmer dans cette pieuse créance.

PREMIER POINT.

Il n’est pas, ce me semble, fort nécessaire d’exposer ici une vérité qui ne doit être ignorée de personne. Vous le savez, fidèles, qu’Adam notre premier père s’étant élevé contre Dieu, il perdit aussitôt l’empire naturel qu’il avait sur ses appétits. La désobéissance fut vengée par une autre désobéissance[3]. Il sentit une rébellion à laquelle il ne s’attendait pas; et la partie inférieure s’étant inopinément soulevée contre la raison, il resta tout confus de ce qu’il ne pouvait la réduire. Mais ce qui est de plus déplorable, c’est que ces convoitises brutales qui s’élèvent dans nos sens à la confusion de l’esprit aient si grande part à notre naissance. De là vient qu’elle a je ne sais quoi de honteux, à cause que nous venons tous de ces appétits déréglés qui firent rougir notre premier père. Comprenez, s’il vous plaît, ces vérités; et épargnez-moi la pudeur de repasser encore une fois sur des choses si pleines d’ignominie, et toutefois sans lesquelles il est impossible que vous entendiez ce que c’est que le péché d’origine. Car c’est par ces canaux que le venin et la peste se coulent dans notre nature; qui nous engendre nous tue; nous recevons en même temps et de la même racine, et la vie du corps et la mort de l’âme ; la masse de laquelle[4] nous sommes formés étant infectée dans sa source, elle empoisonne notre âme par sa funeste contagion. C’est pourquoi le Sauveur Jésus voulant comme toucher au doigt la cause de notre mal, dit en saint Jean, chapitre ni, que ce qui naît de la chair est chair : » Quod natum est ex carne, caro est (1). La chair en cet endroit, selon la phrase de l’Ecriture, signifie la concupiscence. C’est donc comme si notre Maître avait dit plus expressément : O vous, hommes misérables, qui naissez de cette révolte et de ces inclinations corrompues qui s’opposent à la loi de Dieu, vous naissez par conséquent rebelles contre lui et ses ennemis : Quod natum est ex carne, caro est. Telle est la pensée[5] de Notre-Seigneur ; et c’est ainsi, si je ne me trompe, que l’explique saint Augustin(2), celui qui de tous les Pères a le mieux entendu les maladies de notre nature.

Que dirons-nous donc maintenant de la bienheureuse Marie? Il est vrai qu’elle a conçu étant vierge ; mais elle n’a pas été conçue d’une vierge. Cet honneur n’appartient qu’à son Fils. Pour elle, dont la conception s’est faite par les voies ordinaires, comment évitera-t-elle la corruption qui y est inséparablement attachée? Car enfin l’apôtre saint Paul parle en termes si universels de cette commune malédiction de toute notre nature, que ses paroles semblent ne pouvoir souffrir aucune limitation. « Tous ont péché, dit-il ; et tous sont morts en Adam, et tous ont péché en Adam(3). » Et il y a beaucoup d’autres paroles semblables, non moins fortes, ni moins générales. Où chercherons-nous donc un asile à la bienheureuse Marie, où nous puissions la mettre à couvert d’une condamnation si universelle? Ce sera entre les bras de son Fils, ce sera dans la toute-puissance divine, ce sera dans cette source infinie de miséricorde qui jamais ne peut être épuisée. Vous avez, ce me semble, bien compris la difficulté. Je l’ai proposée dans toute sa force, du moins selon mon pouvoir. Ecoutez maintenant la réponse, et suivez attentivement ma pensée. Je dirai les choses en peu de mots, parce que je vois que je parle ici à des personnes intelligentes.

Certes il faut l’avouer, chrétiens ; Marie était perdue tout ainsi que les autres hommes, si le Médecin miséricordieux qui donne la guérison à nos maladies, n’eût jugé à propos de la prévenir de ses grâces. Ce péché qui ainsi qu’un torrent se déborde sur tous les hommes, allait gâter cette sainte Vierge de ses ondes empoisonnées. Mais il n’y a point de cours si impétueux, que la toute-puissance divine n’arrête quand il lui plaît. Considérez le soleil, avec quelle impétuosité il parcourt cette immense carrière qui lui a été ouverte par la Providence. Cependant vous n’ignorez pas que Dieu ne l’ait fixé autrefois au milieu du ciel à la seule parole d’un homme. Ceux qui habitent près du Jourdain, ce fleuve célèbre de la Palestine, savent avec quelle rapidité il se décharge dans la mer Morte, du moins si je ne me trompe dans la description de ces lieux. Néanmoins toute l’armée d’Israël l’a vu remonter à sa source, pour faire passage à l’arche où reposait le Seigneur tout-puissant. Est-il rien de plus naturel que cette influence de chaleur dévorante qui sort du feu dans une fournaise? Et l’impie Nabuchodonosor n’a-t-il pas admiré trois bénits enfants qui se jouaient au milieu des flammes, que ses satellites impitoyables avoient vainement irritées? Nonobstant tous ces exemples illustres, ne peut-on pas dire véritablement qu’il n’y a point de feu qui ne brûle, et que le soleil roule dans les cieux d’un mouvement éternel, et qu’il ne se rencontre aucun fleuve qui retourne jamais à sa source? Nous tenons tous les jours de semblables propos, sans que nous en soyons empêchés[6] par ces fameux exemples, bien qu’ils ne soient ignorés de personne. Et d’où vient cela, chrétiens? C’est que nous avons accoutumé de parler selon le cours ordinaire des choses; et Dieu se plaît d’agir quelquefois selon les lois de sa toute-puissance, qui est au-dessus de tous nos discours.

Ainsi je ne m’étonne pas que le grand apôtre saint Paul ait prononcé si généralement que le péché de notre premier père a fait mourir tous ses descendants. En effet selon la suite naturelle des choses que l’Apôtre considérait en ce lieu, être né de la race d’Adam à la façon ordinaire, enfermait infailliblement le péché. Il n’est pas plus naturel au feu de brûler qu’à cette damnable concupiscence d’infecter tout ce qu’elle touche, d’y porter la corruption et la mort. Il n’est point[7] de poison plus présent, ni de peste plus pénétrante. Mais je dis que ces malédictions[8] si universelles, que toutes ces propositions si générales qu’elles puissent être, n’empêchent pas les réserves que peut faire le souverain, ni les coups d’autorité absolue. Et quand est-ce, ô grand Dieu ! que vous userez plus à propos de cette puissance qui n’a point de bornes et qui est sa loi elle-même? Quand est-ce que vous en userez, sinon pour faire grâce à Marie ?

Je sais bien que quelques docteurs assurent que c’est imprudence de vouloir apporter quelques restrictions à des paroles si générales : cela, disent-ils, tire à conséquence. Mais, ô mon Sauveur! quelles conséquences? Pesez, s’il vous plaît, ce raisonnement. Ces conséquences ne sont à craindre qu’où il y peut avoir quelque sorte d’égalité. Par exemple, vous méditez d’accorder quelque grâce à une personne d’une condition médiocre; vous avez à y prendre garde ; cela peut tirer à conséquence, beaucoup d’autres par cet exemple prétendront la même faveur. Mais parcourez tous les chœurs des anges, considérez attentivement tous les ordres des bienheureux, voyez si vous trouverez quelque créature[9] qui ose, je ne dis pas s’égaler, mais même en aucune manière se comparer à la sainte Vierge. Non : ni l’obéissance des patriarches, ni la fidélité des prophètes, ni le zèle infatigable des saints apôtres, ni la constance invincible des martyrs, ni la pénitence persévérante des saints confesseurs[10], ni la pureté inviolable des vierges, ni cette grande diversité de vertus que la grâce divine a répandues dans les différents ordres des bienheureux[11], n’a rien qui puisse tant soit peu approcher de la très-heureuse Marie. Celte maternité glorieuse, cette alliance éternelle qu’elle a contractée avec Dieu, la met dans un rang tout singulier qui ne souffre aucune comparaison. Et dans une si grande inégalité quelle conséquence pouvons-nous craindre? Montrez-moi une autre Mère de Dieu, une autre Vierge féconde; faites-moi voir ailleurs cette plénitude de grâce, cet assemblage-de vertus divines, une humilité si profonde dans une dignité si auguste, et toutes les autres merveilles que j’admire en la sainte Vierge; et puis dites, si vous voulez, que l’exception que j’apporte à une loi générale en faveur d’une personne[12] si extraordinaire, a des conséquences fâcheuses.

Et combien y a-t-il de lois générales dont Marie a été dispensée? N’est-ce pas une nécessité commune à toutes les femmes d’enfanter en tristesse et dans le péril de leur vie? Marie en a été exemptée. N’a-t-il pas été prononcé de tous les hommes généralement « qu’ils offensent tous en beaucoup de choses : » In multis offendimus omnes(4)? Y a-t-il aucun juste qui puisse éviter ces péchés de fragilité que nous appelons véniels? Et bien que cette proposition soit si générale et si véritable, l’admirable saint Augustin ne craint point d’en excepter la très-innocente Marie(5). Certes si nous reconnaissions dans sa vie qu’elle eût été assujettie aux ordres communs, nous pourrions croire peut-être qu’elle au-roit été conçue en iniquité, tout ainsi que le reste des hommes. Que si nous y remarquons au contraire une dispense presque générale de toutes les lois ; si nous y voyons selon la foi orthodoxe, ou du moins selon le sentiment des docteurs les plus approuvés ; si, dis-je, nous y voyons un enfantement sans douleur, une chair sans fragilité, des sens sans rébellion, une vie sans tache, une mort sans peine ; si son époux n’est que son gardien, son mariage le voile sacré qui couvre et protège sa virginité, son Fils bien-aimé une fleur que son intégrité a poussée; si lorsqu’elle le conçut, la nature étonnée et confuse crut que toutes ses lois allaient être à jamais abolies; si le Saint-Esprit tint sa place, et les délices de la virginité celle qui est ordinairement occupée par la convoitise : qui pourra croire qu’il n’y ait rien eu de surnaturel dans la conception de cette Princesse, et que ce soit le seul endroit de sa vie qui ne soit point marqué de quelque insigne miracle ?

Vous me direz peut-être que cette innocence si pure, c’est la prérogative du Fils de Dieu; que de la communiquer à sa sainte Mère, c’est ôter au Sauveur l’avantage qui est dû à sa qualité. C’est le dernier effort des docteurs dont nous réfutons aujourd’hui les objections. Mais à Dieu ne plaise, ô mon Maître, qu’une si téméraire pensée puisse jamais entrer dans mon âme ! Périssent tous mes raisonnements, que tous mes discours soient honteusement effacés, s’ils diminuent quelque chose de votre grandeur ! Vous êtes innocent par nature, Marie ne l’est que par grâce ; vous l’êtes par excellence, elle ne l’est que par privilège; vous l’êtes comme Rédempteur, elle l’est comme la première de celles que votre sang précieux a purifiées. O vous qui désirez qu’en cette rencontre la préférence demeure à Notre-Seigneur, vous voilà satisfaits, ce me semble. Quoi! si nous n’étions tous criminels par notre naissance, ne sauriez-vous que dire pour donner l’avantage au Sauveur? Si vous croyez avoir fait beaucoup de l’avoir mis au-dessus d’une infinité de coupables, ne trouvez pas mauvais si je tâche du moins de trouver une créature innocente à laquelle je le préfère, afin de faire voir que ce n’est pas notre crime seul qui lui donne la préférence.

Il est certes tout à fait nécessaire qu’il surpasse sa sainte Mère d’une distance infinie. Mais aussi ne jugez-vous pas raisonnable que sa Mère ait quelque avantage par-dessus le commun de ses serviteurs? Que répondrez-vous à une demande qui paraît si juste? Je ne me contente pas de ce que vous me dites, qu’elle a été sanctifiée devant sa naissance. Car encore que je vous avoue que c’est une belle prérogative, je vous prie de vous souvenir que c’est le privilège de saint Jean-Baptiste, et peut-être de quelque autre prophète. Or ce que je vous demande aujourd’hui, c’est que vous donniez, si vous le pouvez, quelque chose de singulier à Marie, sans toucher aux droits de Jésus. Pour moi j’y satisferai aisément, établissant trois degrés que chacun pourra retenir. Je dis que le Sauveur était infiniment au-dessus de cette commune corruption; pour Marie, elle y était soumise, mais elle en a été préservée : entendez ce mot, s’il vous plaît. Et à l’égard des autres saints, je dis qu’ils l’avoient effectivement contractée, mais qu’ils en ont été délivrés. Ainsi nous conservons la prérogative à la Mère, sans faire tort à l’excellence du Fils; ainsi nous voyons une juste et équitable disposition qui semble bien convenable à la Providence divine ; ainsi le Sauveur Jésus, qui selon la doctrine des théologiens était venu en ce monde principalement pour purger les hommes de ce péché d’origine[13], en remporte une glorieuse victoire; il le dompte, il le met en fuite partout où il se peut retrancher.

Comment cela, chrétiens? L’induction en est claire. Ce vice originel règne dans les enfants nouvellement nés ; Jésus l’y surmonte par le saint baptême. Ce n’est pas tout; le diable parce péché pénètre jusqu’aux ventres de nos mères, et là tout impuissants que nous sommes il nous rend ennemis de Dieu. Jésus choisit quelques âmes illustres qu’il purifie dans les entrailles maternelles, et là il défait encore le péché. Tels sont ceux que nous appelons sanctifiés devant la naissance, comme saint Jean, comme Jérémie selon le sentiment de quelques docteurs, comme saint Joseph peut-être selon la conjecture de quelques autres. Mais il reste un endroit, ô Sauveur, où le diable se vante d’être invincible.

Il dit que l’on ne l’en peut chasser. C’est le moment de la conception, dans lequel il brave votre pouvoir. Il dit que si vous lui ôtez la suite, du moins il s’attache sans rien craindre à la source et à la racine. « Elevez-vous, Seigneur, et que vos ennemis disparaissent, et que ceux qui vous haïssent tombent et périssent devant votre face : » Exurgat Deus, et dissipentur inimici ejus; et fugiant, qui oderunt eum, à facie ejus(6) ! Choisissez du moins une créature que vous sanctifiiez dès son origine, dès le premier instant où elle sera animée ; faites voir à notre envieux[14] que vous pouvez prévenir son venin par la force de votre grâce ; qu’il n’y a point de lieu où il puisse porter ses ténèbres infernales[15], d’où vous ne le chassiez par l’éclat tout-puissant de votre lumière. La bienheureuse Marie se présente fort à propos. Il sera digne de votre bonté, et digne de la grandeur d’une Mère si excellente, que vous lui fassiez ressentir les effets d’une protection spéciale.

Chers Frères, que vous en semble? que pensez-vous de cette doctrine? Vous paraît-elle pas bien plausible? Pour hioi, quand je considère le Sauveur Jésus, notre amour et notre espérance, entre les bras de la sainte Vierge, ou suçant son lait virginal, ou se reposant doucement sur son sein, ou enclos dans ses chastes entrailles ( mais je m’arrête à cette dernière pensée, elle convient beaucoup mieux à ce temps : dans peu de jours nous célébrerons la nativité du Sauveur, et nous le considérons à présent dans les entrailles de sa sainte Mère) ; quand donc je regarde l’Incompréhensible ainsi renfermé, et cette immensité comme raccourcie ; quand je vois mon Libérateur dans cette étroite et volontaire prison, je dis quelquefois à part moi : Se pourrait-il bien faire que Dieu eût voulu abandonner au diable, quand ce n’aurait été qu’un moment, ce temple sacré qu’il destinait à son Fils, ce saint tabernacle où il prendra un si long et si admirable repos, ce lit virginal où il célébrera des noces toutes spirituelles avec notre nature ? C’est ainsi que je me parle à moi-même. Puis me retournant au Sauveur : Bénit Enfant, lui dis-je, ne le souffrez pas, ne permettez pas que votre Mère soit violée. Ah! que si Satan l’osoit aborder pendant que demeurant en elle vous y faites un paradis, que de foudres vous feriez tomber sur sa tête ! Avec quelle jalousie vous défendriez l’honneur et l’innocence de votre Mère ! Mais, ô bénit Enfant, par qui les siècles ont été faits, vous êtes devant tous les temps; quand votre Mère fut conçue, vous la regardiez du plus haut des cieux; mais vous-même vous formiez ses membres, c’est vous qui inspirâtes ce souffle de vie qui anima cette chair dont la vôtre devait être tirée; ah! prenez garde, ô Sagesse éternelle, que dans ce même moment elle va être infectée d’un horrible péché, elle va être en la possession de Satan; détournez ce malheur par votre bonté, commencez à honorer votre Mère, faites qu’il lui profite d’avoir un Fils qui est devant elle. Car enfin, à bien prendre les choses, elle est déjà votre Mère, et déjà vous êtes son Fils.

Fidèles, cette parole est-elle bien véritable? Est-ce point un excès de zèle qui nous fait avancer une proposition si hardie? Non certes : elle est déjà Mère, le Fils de Dieu est déjà son Fils : il l’est, non point en effet, non selon la révolution des choses humaines, mais selon l’ordre de Dieu, selon sa prédestination éternelle. Suivez, s’il vous plaît, ma pensée[16].

Quand Dieu dans son secret conseil a résolu quelque événement, longtemps devant qu’il paroisse l’Ecriture a accoutumé d’en parler comme d’une chose déjà accomplie. Par exemple : « Un petit Enfant nous est né, disait autrefois Isaïe(7), parlant de Notre-Seigneur, et un Fils nous a été donné. » Que veut-il dire, mes Frères? Jésus-Christ n’était pas né de son temps. Mais ce saint homme considérait qu’il n’en était pas de Dieu ainsi que des hommes, qui font tant de projets inutiles; au contraire, que sa volonté a un effet infaillible et inévitable. Ainsi ayant pénétré par les lumières d’en haut[17], dans ce grand dessein que le Père éternel méditoit d’envoyer son Fils au monde, il s’en réjouit en esprit et estime la chose déjà comme faite, à cause qu’il la voit résolue par un décret immuable. Et certes cette façon de parler est bien digne des saints prophètes, et ressent fout à fait la majesté de celui qui les inspire. Car, comme remarque très-bien le grave Tertullien, « il est bienséant à la nature divine, qui ne connaît en soi-même aucune différence de temps, de tenir pour fait tout ce qu’elle ordonne, à cause que chez elle l’éternité fait régner une consistance toujours uniforme : » Divinitati competit quœcumque decreverit ut perfecta reputare, quia non sit apud illam differentia temporis, apud quam uniformem statum temporum dirigit œternitas ipsa(8). Par conséquent il est vrai, et je ne me suis pas trompé quand je l’ai assuré de la sorte, que la très-sainte Vierge dès le premier instant de sa vie était déjà Mère du Sauveur, non pas selon le langage des hommes, mais selon la parole de Dieu, c’est-à-dire comme vous l’avez vu, selon la façon de parler ordinaire des Ecritures divines.

Et je fortifie ce raisonnement par une autre doctrine excellente des Pères, merveilleusement expliquée par le même Tertullien. C’est au livre II contre Marcion, où ce grand homme raconte que le Fils de Dieu ayant résolu de prendre notre nature[18] quand l’heure en serait arrivée, il s’est toujours plu dès le commencement à converser avec les hommes; que dans ce dessein souvent il est descendu du ciel; que c’était lui qui dès l’Ancien Testament parlait en forme humaine[19] aux patriarches et aux prophètes. Tertullien considère ces apparitions différentes comme des préludes de l’incarnation, comme des préparatifs de ce grand ouvrage qui se commençait dès lors. « De cette sorte, dit-il, le Fils de Dieu s’accoutumait aux sentiments humains; il apprenait pour ainsi dire à être homme; il se plaisait d’exercer dès l’origine du monde ce qu’il devait être dans la plénitude des temps : » Ediscens jam indè à primordio, jam indè hominem, quod erat futurus in fine(9). Ou plutôt, pour parler plus dignement d’un si haut mystère, il ne s’accoutumait pas, mais nous-mêmes il nous accoutumait à ne nous point effaroucher quand nous entendrions parler d’un Dieu-Homme; il ne s’apprenait pas, mais il nous apprenait à nous-mêmes à traiter plus familièrement avec lui, déposant doucement cette majesté terrible pour s’accommoder à notre faiblesse et à notre enfance.

Tel était le dessein du Sauveur. Et de cette belle doctrine de Tertullien, je tire ce raisonnement que je vous supplie de comprendre; peut-être en serez-vous édifiés. Marie était Mère de Dieu dès le premier instant auquel elle fut animée. Ne vous souvient-il pas que nous vous le disions tout à l’heure? Elle l’était selon les desseins de Dieu, selon les règles de sa providence, selon les lois de cette éternité immuable, à laquelle rien n’est nouveau, qui enferme dans son unité toutes les différences des temps. Sans doute vous n’avez pas oublié ce beau passage de Tertullien qui explique si bien cette vérité. Or c’est selon ces règles que le Fils de Dieu doit agir, et non selon les règles humaines ; selon les lois de l’éternité, non selon les lois des temps. Quand il s’agit du Fils de Dieu, ne me parlez point des règles humaines, parlez-moi des règles de Dieu. Marie étant donc sa Mère selon l’ordre des choses divines, le Fils de Dieu dès sa conception la considérait comme telle ; elle l’était en effet à son égard. Ne laissez passer, s’il vous plaît, aucune de ces vérités : elles sont toutes fort importantes pour ce que j’ai à vous dire.

Poursuivons maintenant et disons : Nous venons d’apprendre de Tertullien que le Verbe divin, longtemps devant qu’il se fût revêtu d’une chair humaine, se plaisait pour ainsi dire à se revêtir par avance de la forme et des sentiments humains, tant il était passionné, si j’ose parler de la sorte, pour notre misérable nature. Quel sentiment plus humain que l’affection envers les parents ? Par conséquent le Fils de Dieu, longtemps avant que d’être homme, aimait Marie comme sa Mère; il se plaisait dans cette affection, il ne cessait de veiller sur elle, il détournait de dessus son temple les malédictions des profanes, il l’embellissait de ses dons, il la comblait de ses grâces depuis le premier instant où elle commença le cours de sa vie jusqu’au dernier soupir par lequel elle fut terminée. C’est la conséquence que je prétendais tirer de ces savants principes de Tertullien ; elle me semble fort véritable, elle établit à mon avis puissamment l’immaculée conception de Marie. Et eu vérité cette opinion a je ne sais quelle force qui persuade les âmes pieuses. Après les articles de foi je ne vois guère de chose plus assurée.

C’est pourquoi je ne m’étonne pas que cette célèbre école des théologiens de Paris oblige tous ses enfants à défendre cette doctrine. Savante compagnie, cette piété pour la Vierge est peut-être l’un des plus beaux héritages que vous ayez reçu de vos pères. Puissiez-vous être à jamais florissante! puisse cette tendre dévotion que vous avez pour la Mère à la considération de son Fils, porter bien loin aux siècles futurs cette haute réputation que vos illustres travaux vous ont acquise par toute la terre ! Pour moi, je suis ravi, chrétiens, de suivre aujourd’hui ses intentions. Après avoir été nourri de son lait, je me soumets volontiers à ses ordonnances, d’autant plus que c’est aussi, ce me semble, la volonté de l’Eglise. Elle a un sentiment fort honorable de la conception de Marie. Elle ne nous oblige pas à la croire immaculée; mais elle nous fait entendre que cette créance lui est agréable. Il y a des choses qu’elle commande, où nous faisons connaître notre obéissance. Il y en a d’autres qu’elle insinue, où nous pouvons témoigner notre affection. Il est de notre piété, si nous sommes vrais enfants de l’Eglise, non-seulement d’obéir aux commandements, mais de fléchir aux moindres signes de la volonté d’une mère si bonne et si sainte[20]. Je vous vois tous, ce me semble, dans ce sentiment. Mais ce n’est rien d’être jaloux de défendre la pureté de Marie, si nous ne sommes soigneux de conserver la pureté en nous-mêmes. C’est à quoi peut-être vous serez portés par la brève réflexion qui va fermer ce discours ; du moins je l’espère ainsi de l’assistance divine.

SECOND POINT.

Vous avez ouï, mes Frères, les divers raisonnements par lesquels j’ai taché de prouver que la conception de Marie est sans tache. Il y a déjà si longtemps que les plus grands théologiens de l’Europe travaillent sur ce sujet. Vous savez combien la personne de la sainte Vierge est illustre, combien digne d’honneurs extraordinaires, combien elle doit être privilégiée. Et toutefois l’Eglise n’a pas encore osé décider si elle est exempte du péché originel. Plusieurs grands personnages ne l’ont pas cru ; il nous est défendu de les condamner. Jugez, jugez par là combien nécessaire, combien grande et inévitable doit être la corruption de notre nature, puisque l’Eglise hésite si fort à en exempter celle de toutes les créatures qui est sans doute, la plus éminente. O misère ! ô calamité ! ô abime de maux infinis! hélas! petits enfants que nous étions sans connaissance et sans mouvement, nous nous étions déjà révoltés contre Dieu. Nous n’avions pas encore vu cette belle lumière du jour, condamnés par la nature à une sombre prison, nous étions encore condamnés par arrêt de la justice divine à une prison plus noire, à de plus épaisses ténèbres : ténèbres horribles et infernales. Justement certes, justement! Car vos jugements sont très-justes, ô Dieu éternel, Roi des siècles, souverain Arbitre de l’univers. Eh ! qui nous a tirés de cette prison? qui a réconcilié ces rebelles? qui a appelé ces enfants de colère à l’adoption des enfants de Dieu? Le prophète Jonas du ventre de ce monstre qui l’avait englouti, éleva au ciel la voix de son cœur. Avons-nous point crié à vous, ô Seigneur, des cachots de cette prison ou du creux de ce sépulcre où était ensevelie notre enfance? Mais nous n’y avions ni parole ni mouvement ; seulement la voix de notre péché y criait vengeance, et celle de notre extrême misère criait miséricorde. Vous avez eu pitié de nous ; vous avez daigné nous conduire à la fontaine de vie où nous avons reçu une nouvelle naissance, y laissant les ordures de notre première nativité. Cette fontaine d’eau vive, fidèles, est ouverte à tous les hommes, je ne l’ignore pas ; personne n’en est exclu, Dieu prépare à tous les pécheurs un remède dans les ondes du saint baptême. Mais combien en voyons-nous tous les jours à qui une mort trop précipitée ravit pour jamais ce bonheur ; et nous y sommes parvenus! Qu’avions-nous fait à Dieu? Dans une même masse d’iniquité, d’où vient cette différence de grâces? Peut-être devons-nous ce bienfait aux mérites de nos parents? Mais combien de parents vertueux, je le dis avec douleur, combien de parents vertueux n’ont pas obtenu cette miséricorde ! Dirons-nous que l’ordre des causes naturelles nous a été plus favorable qu’aux autres? O ignorance! ô stupidité ! Et comment ne regardez-vous pas la main toute-puissante qui remue ces causes comme il lui plaît? Serait-ce pas un étrange aveuglement, si nous aimions mieux devoir notre salut à une rencontre fortuite des causes créées qu’au dessein prémédité de la miséricorde divine ?

Je frémis, chrétiens, je l’avoue, dans cette discussion. Je ne sais que dire, je n’ai point de raisons à vous alléguer; seulement je suis très-assuré que quelle que puisse être la cause d’une si étonnante diversité, il est impossible qu’elle ne soit juste. Cherche qui voudra des raisons, travaille qui voudra à découvrir les causes de ces secrets jugements; pour moi, je ne reconnais point d’autre cause de mon bonheur que la pure bonté de mon Dieu. Je chanterai à jamais ses miséricordes; tant que je vivrai, je bénirai le nom du Seigneur; c’est tout ce que je sais, c’est tout ce que je désire connaître; ceux qui en veulent savoir davantage, qu’ils s’adressent à des personnes plus doctes; mais qu’ils prennent bien garde que ce ne soient des présomptueux[21] : Cui responsio ista displicet, quœrat doctiores, sed caveat ne inventat prœsumptores(10).

Mais peut-être que le péché originel étant guéri par le saint baptême, il ne nous en demeure aucun reste, et ainsi nous pouvons vivre dans une entière assurance. Ne le croyez pas, chrétiens, ne le croyez pas. La grâce du saint baptême nous a retirés de la mort éternelle ; mais nous sommes encore abattus de mortelles et pernicieuses langueurs. Ainsi a-t-il plu à mon Dieu de guérir toutes mes blessures les unes après les autres, afin de me faire mieux sentir et la misère dont il me délivre, et la grâce par laquelle il me sauve. Mes Frères bien-aimés, écoutez le narré de ma maladie ; vous trouverez sans doute que vous avez à peu près les mêmes infirmités. C’est la maladie de la nature; nous en ressentons tous les effets, qui plus, qui moins, selon que nous suivons plus ou moins les mouvements de l’Esprit de Dieu. Blessé dans toutes les facultés de mon âme, épuisé de forces par de si profondes blessures, je ne fais que de vains efforts. Ai-je jamais pris une généreuse résolution, que l’effet n’ait démentie bientôt[22]? Ai-je jamais eu une bonne pensée, qui n’ait été contrariée par quelque mauvais désir? Ai-je jamais commencé une action vertueuse, où le péché ne se soit jeté à la traverse[23]? Il s’y mêle presque toujours certaines complaisances qui viennent de l’amour-propre, et tant d’autres péchés inconnus qui se cachent dans les replis de ma conscience, qui est un abîme sans fond, impénétrable à moi-même[24]. Il est vrai, je sens, à mon avis, quelque chose en moi-même qui voudrait s’élever à Dieu[25]; mais je sens aussitôt[26] comme un poids de cupidités opposées qui m’entraînent et me captivent; et si je ne suis secouru, cette partie impuissante, qui semblait vouloir se porter au bien, ne peut rien faire pour ma délivrance, elle écrit seulement ma condamnation. Quand j’entends quelquefois discourir[27] des mystères du royaume de Dieu, je sens mon ame comme échauffée, je ne conçois que de grands desseins, il me semble que je ferai de grandes merveilles[28] ; faut-il faire le premier pas de l’exécution , le moindre souffle du diable éteint cette flamme errante et volage, qui ne prend pas à sa matière, mais qui court légèrement pardessus. Quoi plus? Je suis malade à l’extrémité ([29], et ne sens point de mal. Réduit aux abois, je veux faire comme si j’étais en bonne santé. Je ne sais pas même déplorer ma misère, ni implorer le secours du Libérateur, faible et altier tout ensemble, impuissant et présomptueux. J’ai voulu autrefois entreprendre ma guérison de moi-même[30] ; j’ai fait quelques efforts pour me relever; efforts inutiles, qui m’ont rompu et ne m’ont pas soulagé. Comme un pauvre malade moribond qui ne sait plus que faire, il s’imagine qu’en se levant il sera peut-être allégé; il consume son peu de forces par un travail qu’il ne peut supporter[31]. Après s’être beaucoup tourmenté à traîner ses membres appesantis avec une extrême contention[32], il retombe ainsi qu’une pierre, sans pouls et sans mouvement, plus impuissant que jamais : De vulnere in vulnus, dit saint Augustin. Ainsi en est-il de ma volonté, si elle n’est soutenue par la grâce[33] : Infelix ego homo ! Vrai Dieu, où pourrai-je trouver du secours ?

La philosophie me montre de loin dans de belles boîtes, qu’elle étale avec pompe parmi tous les ornements de la rhétorique, le baume falsifié de ses belles, mais trompeuses maximes. La loi retentit à mes oreilles d’un ton puissant et impérieux : les prédicateurs de l’Evangile m’annoncent les paroles de vie éternelle : que me profite tout cet appareil? Les philosophes charlatans, semblables à ces dangereux empiriques, charment et endorment le mal pour un temps, et pendant cette fausse tranquillité inspirent un secret venin dans la plaie. Ils me font la vertu si belle et si aisée, ils la dorent de telle sorte par leurs artificieuses inventions, que je m’imagine souvent que je puis être vertueux de moi-même, au lieu de me montrer ma servitude et mon impuissance. Ah ! superbe philosophie, n’est-ce pas assez que je sois faible, sans me rendre encore de plus en plus orgueilleux? Pour la loi, quoique très-juste et très-sainte , c’est en vain qu’elle me montre le mal, puisque je n’y trouve pas l’unique préservatif que je cherche. Elle ne fait que m’étourdir, si je n’ai l’esprit de la grâce. Et ne vois-je pas par expérience que je m’opiniâtre contre les commandements? Lorsqu’on me défend, on me pousse. Il ne faut que me défendre une chose, pour m’en faire naître l’envie; me commander, c’est me retenir. Mon âme est remuante, inquiète, indocile et incapable de discipline. Plus on la presse par des préceptes, plus elle se roidit au contraire. Enfin tout ce que je lis, tout ce que j’écoute, les prédications, les enseignements, les corrections les plus charitables, ce sont des remèdes externes qui ne coupent pas la racine du mal. J’ai besoin que l’on touche au cœur, où est la source de la maladie. Et où pourrai-je trouver un médecin assez industrieux pour manier dextrement une partie et si malade et si délicate?

Sauveur Jésus, vous êtes le libérateur que je cherche. Vrai médecin charitable, qui sans être appelé de personne, avez voulu descendre du ciel en la terre, et avez entrepris un si grand voyage pour venir visiter vos malades, je me mets entre vos mains. Faites-moi prendre aujourd’hui une bonne résolution d’avoir toute ma confiance en vous seul, d’implorer votre secours avec zèle, de souffrir patiemment vos remèdes. Si vous ne me guérissez, ô Sauveur, ma santé est désespérée : Sana me, Domine, et sanabor(11). Tous les autres à qui je m’adresse, ne font que couvrir le mal pour un temps ; vous seul en coupez la racine, vous seul me donnez une guérison éternelle. Vous êtes mon salut et ma vie, vous êtes ma consolation et ma gloire, vous êtes mon espérance en ce monde, et vous serez ma couronne en l’autre.

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(1) Joan., III, 6.
(2) Aug., in Joan., tract. XII.
(3) Rom., V, 12.
(4) Jac., III, 2.
(5) De Natur. et grat., n. 42.
(6) Psal. LXVII, 1.
(7) Isa., IX, 6.
(8) Lib. III, adv. Marcion., n. 5.
(9) Lib. II, adv. Marcion., n. 27.
(10) S. August., De Spir. et litt., n. 60.
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[1] Dieu fait des choses contre l’ordre commun.

Les grâces faites à Marie sont sans conséquence.

Faut distinguer Jésus-Christ d’avec Marie, mais aussi Marie d’avec les autres, afin que le péché soit vaincu partout. Le futur appartient à Dieu (Tertullien). Il agit en homme avant l’incarnation (idem) : donc en fils avant qu’elle soit.

Réflexion sur le vice de notre origine et sur la faiblesse de la convoitise. La nature se perd en présumant de soi; ne veut guérir. Nous ne voulons le bien qu’imparfaitement. La loi, les préceptes, appareil externe. Il faut un remède au dedans, la grâce. Volonté imparfaite, et non pleine. Maladie de la nature.

Prêché vers 1650, dans la confrérie du Rosaire, au collège de Navarre, à Paris.

Bossuet avait la piété la plus tendre et la plus élevée pour la sainte Vierge; ni les docteurs ni les Pères, aucun écrivain n’a parlé de sa douceur et de sa clémence dans un langage plus touchant, aucun n’a relevé ses grandeurs avec plus de force et plus d’éloquence. Sa pieuse mère l’offrit dès son enfance à cette gracieuse Reine du ciel et de la terre; et le docte Cornet, qui dirigea ses études à Paris, le reçut de bonne heure dans la confrérie du Rosaire érigée au collège de Navarre en son honneur. En 1648, il prêcha sur l’incomparable Vierge, Mère de Dieu et Mère des hommes, un sermon qui fit une sensation profonde. Lorsqu’il eut reçu le diaconat, en 1649, à l’âge de 22 ans, il fut nommé directeur de la même confrérie du Rosaire. Il remplit pendant trois ans, jusqu’en 1652, les devoirs de cette charge avec autant de zèle et de piété que de science et de talent. Il prêchait tous les samedis, dans la chapelle du collège ; et chacun de ses discours ajoutait à l’admiration de ses condisciples, en même temps que ses maîtres en déposaient le souvenir dans les Mémoires de l’établissement. C’est alors que Bossuet prêcha la plupart de ses sermons sur la Sainte Vierge.

Celui qu’on va lire appartient à cette période. On y remarquera les expressions suivantes : « Est-ce point? serait-ce pas? avons-nous point crié? es siècles des siècles, manier dextrement, le venin et la perte se coulent dans notre nature, le diable pénètre jusqu’aux ventres de nos mères, le péché allait gâter celte sainte Vierge, purger de ce péché d’origine, dépouiller les ordures de notre première nativité, » etc. Ces expressions révèlent manifestement une des premières compositions sorties de la plume de Bossuet.

On verra que l’habile théologien procède avec la plus grande circonspection. C’est que l’Eglise n’avait pas encore défini, comme article de foi, le dogme de l’immaculée Conception; elle défendait même de condamner l’opinion contraire. Cependant, comme ou le verra dans le second sermon, déjà Bossuet disait anathème à qui nie la plus sublime prérogative de Marie.

[2] Note Marg. ; S’il s’en présente quelques-unes.
[3] Var. : Par la désobéissance.
[4] Dont.
[5] Le raisonnement.
[6] Var. : Sans que ces fameux exemples nous en empêchent.
[7] Il n’y a point.
[8] Mais ces malédictions.
[9] Var. : : Si vous en trouverez aucun.
[10] Ni la générosité des martyrs, ni la persévérance des confesseurs.
[11] A semées dans les différents ordres des prédestinés.
[12] A la considération d’une personne.
[13] Var. : De ce péché d’origine qui était le grand œuvre du diable.
[14] Var. : A cet envieux.
[15] Qu’il ne puisse obscurcir par ses ténèbres infernales.
[16] Var. : Ce raisonnement.
[17] Divines.
[18] Var. : Une chair semblable à la nôtre.
[19] En forme humaine parlait.
[20] Var. : De fléchir aux moindres signes d’une mère si bonne et si sainte.
[21] Var. : Vous avez ouï, mes Frères, les divers raisonnements par lesquels j’ai tâché de prouver que la conception de Marie est sans tache. Il y a si longtemps que les plus beaux esprits de l’Europe travaillent sur ce sujet. Vous savez combien la personne de la sainte Vierge est illustre, combien digne d’honneurs extraordinaires, combien elle doit être privilégiée. Toutefois l’Eglise n’a pas encore osé décider qu’elle soit exempte du péché originel, plusieurs grands personnages ont été de ce sentiment; l’Eglise non-seulement les y souffre, mais encore elle défend de les condamner. Partant, ô fidèles, partant combien grande, combien nécessaire, combien véritable est la corruption de notre nature, puisque l’Eglise hésite si fort à défendre la sainte Vierge! O misère! ô calamité dans laquelle nous sommes plongés! ô abime de maux infinis! Petits enfants que nous étions, sans connaissance et sans mouvement, nous nous étions déjà révoltés contre Dieu. Nous n’avions pas encore vu cette belle lumière du jour; condamnés par la nature à une sombre prison, nous étions condamnés par arrêt de la justice divine à une prison plus noire, a de plus épaisses ténèbres : des ténèbres horribles et infernales. Justement certes, justement! Car vos jugements sont justes, ô Dieu éternel, souverain juge de l’univers. Eh! qui nous a tirés de cette misère? qui a réconcilié ces rebelles? qui a appelé ces enfants d’ire à l’adoption des enfants de Dieu? Le prophète Jonas du ventre de ce monstre qui l’avait englouti, éleva la voix de son cœur. Avons-nous point crié à vous, ô Seigneur, des cachots de cette prison ou du creux de ce sépulcre où était ensevelie notre enfance? Mais nous n’y avions ni parole ni sentiment; nous n’avions aucune sorte de voix, que celle de notre péché qui criait vengeance, que notre extrême misère qui criait miséricorde. Vous avez eu pitié de nous, vous avez daigné nous conduire à ce bain d’immortalité, où dépouillant les ordures de notre première nativité, nous avons reçu une nouvelle naissance, non plus de la volonté de l’homme ni de la volonté de la chair, mais d’un esprit pur et d’une eau sanctifiée par des paroles de vie. Je sais que cette fontaine d’eau vive est ouverte à tous les hommes, auxquels il vous a plu de préparer un remède dans les ondes du saint baptême. .Mais combien y en a-t-il à qui une mort trop précipitée ravit ce bonheur; et nous y sommes parvenus! D’où vient cette différence? Ce n’est pas de notre mérite : nous étions tous dans la même masse d’iniquité Est-ce par le mérite de nos parents? Mais combien de parents vertueux n’ont pas obtenu cette grâce? Dirai-je peut-être que l’ordre des causes naturelles m’a été plus favorable qu’aux autres? O ignorance! ô stupidité! et comment ne regardez-vous pas la main puissante qui remue ces causes comme il lui plaît? Ne savez-vous pas qu’elles sont dirigées par une souveraine raison? Que dirai-je donc? Où me tournerai-je?

Frères bien-aimés, je l’avoue, je frémis dans cette discussion. Je ne sais que dire, je n’ai point de raisons à vous alléguer; seulement je suis très-assuré que quelle que puisse être la cause d’une si étonnante diversité, il est impossible qu’elle ne soit juste. Mais à quoi bon chercher des causes que la Providence divine nous a cachées? N’est-ce pas assez que nous connaissions que si nous sommes parvenus à la grâce du saint baptême, nous ne le devons qu’à la para bonté de Dieu? Cherche qui voudra des raisons, médite qui voudra dans la recherche des causes de ses secrets jugements; pour moi, je n’en reconnais point d’autre que la miséricorde divine. Grâces vous soient rendues, ô Seigneur! Que vos miséricordes soient élevées es siècles des siècles ! C’est tout ce que je sais, c’est tout ce que je désire; ceux qui en veulent savoir davantage, qu’ils s’adressent à des personnes plus savantes ; cependant qu’ils prennent bien garde de ne pas rencontrer des présomptueux.

[22] Var. : Tôt après.
[23] Var. : Ne se soit comme jeté à la traverse.
[24] Où moi-même je ne vois rien.
[25] Qui voudrait se porter au bien.
[26] Aussi.
[27] Discourir quelquefois.
[28] Il me semble que je ferai merveilles, je ne me propose que de grande desseins.
[29] Je suis malade à un tel point de mal.
[30] J’ai voulu autrefois me guérir moi-même.
[31] Il consume ses forces par un vain travail que sa faiblesse ne peut plus souffrir.
[32] Après qu’il s’est beaucoup tourmenté à. soutenir ses membres pesants avec une contention incroyable.
[33] Var. : Par une main plus puissante.

Source: https://www.bibliotheque-monastique.ch/bibliotheque/bibliotheque/bossuet/volume011/001.htm