Sermon pour le IIIe Dimanche de l’Avent

SERMON POUR LE IIIe DIMANCHE DE L’AVENT [1].

Jam enim securis ad radicem arborum posita est : omnis ergo arbor non faciens fructum bonum, excidetur et in ignem mittetur.

La cognée est déjà à la racine de l’arbre : donc tout arbre qui ne portera pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu. Luc., III, 9.

Quelque effort que nous fassions tous les jours pour faire connaitre aux pécheurs l’état funeste de leur conscience, il ne nous est pas possible de les émouvoir , ni par la vue du mal présent qu’ils se font eux-mêmes, ni par les terribles approches du jugement futur dont Dieu les menace. Le mal présent du péché ne les touche point, parce qu’il ne tombe pas sous leurs sens auxquels ils abandonnent toute leur conduite. Et si pour les éveiller dans cet assoupissement léthargique, nous faisons retentir à leurs oreilles cette trompette épouvantable du jugement à venir qui les jettera dans des peines si sensibles et si cuisantes, cette menace est trop éloignée pour les presser à se rendre : « Cette vision, disent-ils, chez le prophète Ezéchiel, ne sera pas sitôt accomplie : » In dies multos et in tempora longa iste prophetat (1). Ainsi leur malice obstinée résiste aux plus pressantes considérations que nous leur puissions apporter ; et rien n’est capable de les émouvoir , parce que le mal du péché, qui est si présent, n’est pas sensible ; et qu’au contraire le mal de l’enfer, qui est si sensible, n’est pas présent. C’est pourquoi la bonté divine qui ne veut point la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive, pour effrayer ces consciences malheureusement intrépides, fait élever aujourd’hui du fond du désert une voix dont le désert même est ému : Vox Domini concutientis desertum, et commovebit Dominus desertum Cades (2). C’est la voix de saint Jean-Baptiste qui, non content de menacer les pécheurs « de la colère qui doit venir, » à venturâ irâ, sachant que ce qui est éloigné ne les touche pas, leur montre dans les paroles de mon texte la main de Dieu déjà appuyée sur eux et leur dénonce de près sa vengeance toute présente : Jam enim securis ad radicem arborum posita est. Mais, mes frères, comme cette voix du grand précurseur retentira [2] en vain au dehors, si le Saint-Esprit ne parle au dedans, prions la divine Vierge qu’elle nous obtienne la grâce d’être émus de la parole de Jean-Baptiste, comme Jean-Baptiste lui-même fut ému dans les entrailles de sa mère par la parole de cette Vierge, lorsqu’elle alla visiter sainte Elisabeth, et lui communiqua dans cette visite [3] une partie de la grâce qu’elle avait reçue avec plénitude nar les paroles de l’ange que nous allons réciter : Ave.

Faisons paraître à la Cour le prédicateur du désert ; produisons aujourd’hui un saint Jean-Baptiste avec toute son austérité. La Cour n’est pas inconnue à cet illustre solitaire ; et s’il n’a pas dédaigné de prêcher autrefois dans la Cour d’Hérode, il prêchera bien plus volontiers dans une Cour chrétienne et religieuse, qui a besoin toutefois et de ses exhortations et de son autorité pour être touchée. Paraissez donc, divin précurseur, parlez avec cette vigueur plus que prophétique, et faites trembler les pécheurs superbes sous cette terrible cognée qui porte déjà son coup, non aux branches et aux rameaux , mais au tronc et à la racine de l’arbre, c’est-à-dire à la source même de la vie : Jam enim securis ad radicem arborum posita est.

Pour entendre exactement les paroles de ce grand prophète, remarquons, s’il vous plaît, Messieurs, qu’il ne nous représente pas seulement ni une main armée contre nous, ni un bras levé pour nous frapper; le coup, comme vous voyez, a déjà porté, puisqu’il dit que la cognée est à la racine. Mais encore que le tranchant soit déjà entré bien avant, saint Jean toutefois nous menace encore d’un second coup qui suivra bientôt. pour abattre tout à fait l’arbre infructueux; après quoi il ne restera qu’à le jeter dans les flammes : Omnis ergo arbor non faciens fructifia bonum , excidetur et in ignem mittetur (3).

En effet il est certain [4] qu’avant que la justice de Dieu lance sur nos têtes coupables le dernier trait de sa vengeance [5] , nous pommes déjà frappés par le péché même. Une blessure profonde a suivi ce coup, par laquelle notre cœur a été percé ; tellement que nous avons à craindre deux coups infiniment dangereux : le premier, de notre main propre par notre crime; le second, de la main de Dieu par sa vengeance; et ces deux coups suivent nécessairement de la nature même du péché. Et afin que cette vérité soit expliquée par les principes , je suis obligé. Messieurs, de bien poser avant toutes choses une doctrine que j’ai tirée de saint Augustin , laquelle s’éclaircira davantage par la suite de ce discours : c’est qu’on peut considérer le péché en deux différentes manier,-et avec deux rapports divers : premièrement par rapport à la volonté humaine, secondement par rapport à la volonté divine. Il est la malheureuse production de la volonté humaine, et il se commet avec insolence contre les ordres sacrés et inviolables de la volonté divine [6] : il sort donc de l’une, et résiste à l’autre. Enfin ce n’est autre chose, pour le définir [7] , qu’un mouvement de la volonté humaine contre les règles invariables de la volonté divine.

Ces deux rapports différents produisent deux mauvais effets. Le péché est conçu dans notre sein par notre volonté dépravée ; il ne faut donc pas s’étonner s’il y corrompt, s’il y attaque directement le principe de la vie et de la grâce [8] ; voilà la première plaie. Mais comme il se forme en nous en s’élevant contre Dieu et contre ses saintes lois, il arme aussi contre nous infailliblement cette puissance redoutable ; et c’est ce qui nous attire le second coup qui nous blesse à mort [9]. Ainsi pour donner au pécheur la connaissance de tout son mal, il faut lui faire sentir, s’il se peut : premièrement , chrétiens, que la cognée l’a déjà frappé, qu’il est entamé bien avant et qu’il s’est fait par son péché même mie plaie profonde : Jam enim securis ad radicem arborum posita est. Mais il faudra lui montrer ensuite que s’il diffère de faire guérir cette première blessure, Dieu est tout prêt d’appuyer la main poulie retrancher tout à fait, afin que s’il ne craint pas le coup qu’il s’est donné par son crime, il appréhende du moins celui que Dieu frappera bientôt par sa justice : Omnis ergo arbor non faciens fructum bonum, excidetur et in ignem mittetur. Et ce sont ces deux puissantes considérations qui partageront ce discours.

PREMIER POINT.

S’il nous était aussi aisé d’inspirer aux hommes la haine de leurs péchés, comme il nous est aisé de leur faire voir que le péché est le plus grand de tous les maux [10] , nous ne nous plaindrions pas si souvent qu’on résiste à notre parole, et nous aurions la consolation de voir nos discours suivis de conversions signalées. Oui, mes frères, de quelques douceurs que se flattent les hommes du monde en contentant leurs désirs, il nous est aisé de prouver qu’ils se blessent, qu’ils se déchirent, qu’ils se donnent un coup mortel [11] par leurs volontés déréglées ; et pour éclaircir cette vérité dans les formes et par les principes, il faut rappeler ici la définition du péché que nous avons déjà établie. Nous avons donc dit, chrétiens, que le péché est un mouvement de la volonté de l’homme contre les ordres suprêmes de la sainte volonté de Dieu. Sur ce fondement principal il nous est aisé d’appuyer une belle doctrine de saint Augustin, qui nous explique admirablement en quoi la malignité du péché consiste (4). Il dit donc qu’elle est renfermée [12] en une double contrariété, parce que le péché est contraire à Dieu et qu’il est aussi contraire à l’homme. Contraire à Dieu; il est manifeste, parce qu’il combat ses saintes lois ; contraire à l’homme, c’est une suite, à cause que l’attachant à ses propres inclinations comme à des lois particulières qu’il se fait lui-même, il le sépare des lois primitives et de la première raison à laquelle il est lié par son origine céleste [13] , c’est-à-dire par l’honneur qu’il a de naître l’image de Dieu et de porter en son âme les traits de sa face, et lui ôte sa félicité qui consiste dans sa conformité avec son auteur.

Il paraît donc, chrétiens, que le péché est également contraire à Dieu et à l’homme ; mais avec cette mémorable différence, qu’il est contraire à Dieu parce qu’il est opposé à sa justice, mais de plus contraire à l’homme parce qu’il est préjudiciable à son bonheur ; c’est-à-dire contraire à Dieu, comme à la règle qu’il combat ; et outre cela funestement contraire à l’homme, comme au sujet qu’il corrompt, [14] Et c’est ce qui a fait dire au divin Psalmiste que « celui qui aime l’iniquité [15] se hait soi-même, » ou pour traduire mot à mot, qu’il a de l’aversion pour son âme, à cause qu’il y corrompt avec la grâce [16] les principes de sa santé, de son bonheur et de sa vie : Qui autem diligit iniquitatem, odit animam suam (5).

Et certes il est nécessaire que les hommes se perdent eux-mêmes en s’élevant contre Dieu. Car que sont-ils autre chose, ces hommes rebelles ; que sont-ils, dit saint Augustin, que des ennemis impuissants : « Ennemis de Dieu, dit le même saint, par la volonté de lui résister et non par le pouvoir de lui nuire ? » Inimici Deo resistendi voluntate, non potestate lœdendi (6). Et de là ne s’ensuit-il pas que la malice du péché ne trouvant point de prise sur Dieu qu’elle attaque, laisse nécessairement tout son venin dans le cœur de celui qui le commet ? Comme la terre qui élevant des nuages contre le soleil qui l’éclairé, ne lui ôte rien de sa lumière et se couvre seulement elle-même de ténèbres : ainsi le pécheur téméraire résistant follement à Dieu, par un juste et équitable jugement, n’a de force que contre lui-même, et ne peut rien que se détruire par son entreprise insensée [17].

C’est pour cela que le Roi-Prophète a prononcé cette malédiction contre les pécheurs : Gladius eorum intret in corda ipsorum, et arcus eorum confringatur (7) : « Que leur glaive [18] leur perce le cœur, et que leur arc soit brisé. » Vous voyez deux espèces d’armes nitre les mains du pécheur : un arc pour tirer de loin, un glaive pour frapper de près. L’arc se rompt et est inutile ; le glaive porte son coup, mais contre lui-même. Entendons le sens de ces paroles : le pécheur tire de loin, il tire contre le ciel et contre Dieu ; et non-seulement les traits n’y arrivent pas, mais encore l’arc se rompt au premier effort. Impie, tu t’élèves contre Dieu, tu te moques des vérités de son Evangile, et tu fais un jeu sacrilège des mystères de sa bonté et de sa justice. Et toi, blasphémateur impudent [19] , profanateur du saint nom de Dieu, qui non content de prendre en vain ce nom vénérable qu’on ne doit jamais prononcer sans tremblement, profères des exécrations qui font frémir toute la nature, et te piques d’être inventif eu nouveaux outrages contre cette bonté suprême, si féconde pour toi en nouveaux bienfaits, tu es donc assez furieux pour te prendre à Dieu, à sa providence., de toutes les bizarreries d’un jeu excessif qui te ruine, dans lequel tu ne crains pas de hasarder à chaque coup plus que ta fortune, puisque tu hasardes ton salut et ta conscience. Ou bien poussé à bout par tes ennemis sur lesquels tu n’as point de prise, tu tournes contre Dieu seul ta rage impuissante, comme s’il était du nombre de tes ennemis, et encore le plus faible et le moins à craindre, parce qu’il ne tonne pas toujours, et que meilleur et plus patient que tu n’es ingrat et injurieux, il réserve encore à la pénitence cette tête que tu dévoues par tant d’attentats à sa justice. Tu prends un arc en ta main, tu tires hardiment contre Dieu, et les coups ne portent pas jusqu’à lui, que sa sainteté rend inaccessible à tous les outrages des hommes; ainsi tu ne peux rien contre lui, et ton arc se rompt entre tes mains, dit le saint prophète.

Mais mes livres, il ne suffit pas que son arc se brise et que son entreprise demeure inutile; il faut que son glaive lui perce le cœur et que pour avoir tiré de loin contre Dieu, il se donne de près un coup sans remède, si Dieu même ne le guérit par miracle. C’est la commune destinée de tous les pécheurs. Le péché, qui trouble l’ordre du monde, met le désordre premièrement dans celui qui le commet [20]. La vengeance, qui sort du cœur pour tout ravager, porte toujours son premier coup et le plus mortel sur ce cœur qui la produit, la nourrit. L’injustice, qui veut profiter du bien d’autrui, fait son essai sur son auteur qu’elle dépouille de son plus grand bien, qui est la droiture, avant qu’il ait pu ravir et usurper celui des autres. Le médisant ne déchire dans les autres que la renommée, et déchire en lui la vertu même. L’impudicité, qui veut tout corrompre, commence son effet par sa propre source, parce que nul ne peut attenter à l’intégrité d’autrui que par la perte de la sienne. Ainsi tout pécheur est ennemi de soi-même, corrupteur en sa propre conscience du plus grand bien de la nature raisonnable, c’est-à-dire de l’innocence. D’où il s’ensuit que le péché, je ne dis pas dans ses suites, mais le péché en lui-même, est le plus grand et le plus extrême de tous les maux : plus grand sans comparaison que tous ceux qui nous menacent par le dehors, parce que c’est le dérèglement et l’entière dépravation du dedans ; plus grand et plus dangereux que les maladies du corps les plus pestilentes, parce que c’est un poison fatal à la vie de l’âme; plus grand que tous les maux qui attaquent notre esprit, parce que c’est un mal qui corrompt notre conscience ; plus grand par conséquent que la perte de la raison, parce que c’est perdre plus que la raison que d’en perdre le bon usage, sans lequel la raison même n’est plus qu’une folie criminelle. Enfin pour conclure ce raisonnement, mal par-dessus tous les maux, malheur excédant tous les malheurs , parce que c’est tout ensemble et un malheur et un crime, [21] une perte infinie avec une faute inexcusable, la ruine totale de notre nature dans l’objet de notre choix, c’est-à-dire dans un même mal et le naufrage et la honte de la liberté de l’homme.

Après cela, chrétiens, il ne faut pas s’étonner si l’on nous prêche souvent que notre crime devient notre peine. Et je n’ai pas dit sans raison que la cognée qui nous frappe, c’est le péché même, puisqu’il sera dans l’éternité le principal instrument de notre supplice. [22] Complebo furorem meum in te : « J’assouvirai en vous toute ma fureur : » Et ponam contra te omnes abominationes tuas…,et abominationes tuœ in medio tui erunt…, et imponam tibi omnia scelera tua (8). Et en effet, dit saint Augustin, il ne faut pas se persuader que cette lumière infinie et cette souveraine bonté de Dieu tire d’elle-même et de son sein propre de quoi punir les pécheurs. Dieu est le souverain bien, et de lui-même il ne produit que du bien aux hommes ; ainsi pour trouver les armes par lesquelles il détruira ses ennemis, il se servira de leurs péchés mêmes, qu’il ordonnera de telle sorte que ce qui a fait le plaisir de l’homme coupable [23] , deviendra l’instrument d’un Dieu vengeur. Ne putemus illam tranquillitatem et ineffabile lumen Dei de se proferre, unde peccata puniantur ; sed ipsa peccata sic ordinare, ut quœ fuerunt delectamenta homini peccanti, sint instrumenta Domino punienti (9). Et ne me demandez pas, chrétiens, de quelle sorte se fera ce grand changement de nos plaisirs en supplices; la chose est prouvée par les Ecritures. C’est le Véritable qui le dit, c’est le Tout-Puissant qui le fait. Et toutefois, si vous regardez la nature des passions auxquelles vous abandonnez votre cœur, vous comprendrez aisément qu’elles peuvent devenir un supplice intolérable. Elles ont toutes en elles-mêmes des peines cruelles. Elles ont toutes une infinité qui se fâche de ne pouvoir être assouvie ; ce qui mêle dans elles toutes des emportements qui dégénèrent en une espèce de fureur non moins pénible que déraisonnable. L’amour impur, s’il m’est permis de le nommer dans cette chaire, a ses incertitudes, ses agitations violentes, et ses résolutions irrésolues, et l’enfer de ses jalousies : Dura sicut infernus œmulatio (10) , et le reste que je ne dis pas. L’ambition a ses captivités, ses empressements, ses défiances et ses craintes, dans sa hauteur même qui est souvent la mesure de son précipice. L’avarice, passion basse, passion odieuse au monde, amasse non-seulement les injustices, mais encore les inquiétudes avec les trésors. Eh ! qu’y a-t-il donc de plus aisé que de faire de nos passions une peine insupportable de nos péchés, en leur ôtant, comme il est très-juste, ce peu de douceur par où elles nous séduisent, et leur laissant seulement les inquiétudes cruelles et l’amertume dont elles abondent [24] ?

Ainsi ne nous flattons pas de l’espérance de l’impunité, pendant que nous portons en nos cœurs l’instrument de notre supplice. Producam ignem de medio tui qui comedat te (11) : « Je ferai sortir du milieu de toi le feu qui dévorera tes entrailles. » Je ne l’enverrai pas de loin contre toi, il prendra dans ta conscience, et ses flammes s’élanceront du milieu de toi, et ce seront tes péchés qui le produiront [25]. Par conséquent, mes frères, malheur sur nous qui avons péché et ne faisons point pénitence ! Le coup est lâché [26] ; l’enfer n’est pas loin ; ses ardeurs éternelles nous touchent de près, puisque nous en avons en nous-mêmes et en nos propres péchés la source féconde. « La cognée est à la racine. » Ah ! quel coup elle t’a donné, puisque tu nourris déjà en ton cœur ce qui fera un jour ton dernier supplice ! Autant de péchés mortels, autant de coups redoublés. Aussi l’arbre ne peut-il plus se soutenir; il chancelle, il penche à sa perte par ses habitudes vicieuses, et bientôt il tombera de son propre poids. Que s’il faut encore un dernier coup, Dieu le lâchera sans miséricorde sur cette racine stérile et maudite. Le pécheur ne se soutient plus ; les moindres tentations le font chanceler, les plus légers mouvements lui impriment une pente dangereuse. Mais enfin il a pris sa pente funeste par ses mauvaises inclinations, il ne se peut plus relever, et je le vois qui va tomber. Il est vrai que Dieu lui donne encore un peu d’espérance; mais puisqu’il en abuse, je vis éternellement, dit le Seigneur, je ne puis plus souffrir cette dureté : Finis venit, venu finis…, fac conclusionem (12) : « La fin est venue et il faut conclure. » Je détruirai tous les fondements de cette espérance téméraire, je lâcherai le dernier coup ; et coupant jusqu’aux moindres fibres qui soutiennent encore ce malheureux arbre, je le précipiterai de son haut et le jetterai dans la flamme : Omnis arbor non faciens fructum, excidetur et in ignem mittetur [27].

SECOND POINT.

Tel que serait un ennemi implacable, qui nous ayant dépouillés de tout notre bien, nous attire de plus sur les bras un adversaire puissant auquel nous ne pouvons résister : tel et encore plus malfaisant est le péché à l’égard de l’homme, puisque le péché, chrétiens, comme je l’ai déjà dit, nous ayant fait perdre le bon usage de la raison, l’emploi légitime de la liberté, la pureté de la conscience, c’est-à-dire tout le bien et tout l’ornement de la créature raisonnable, pour mettre le comble à nos maux, il arme Dieu contre nous et nous rend ses ennemis déclarés, contraires à m droiture, injurieux à sa sainteté, ingrats envers sa miséricorde, odieux à sa justice et par conséquent soumis à la loi de ses vengeances.

De là nous pouvons comprendre de quelle sorte Dieu est animé [28] , si je puis parler de la sorte, envers les pécheurs impénitents; et je vous dirai en un mot, car je ne veux point m’étendre à prouver des Vérités manifestes, qu’autant qu’il est saint, autant qu’il est juste, autant leur est-il contraire; de sorte qu’il a contre eux une aversion infinie.

Les pécheurs n’entendent pas cette vérité ; pendant qu’à l’ombre de leur bonne fortune et à la faveur des longs délais que Dieu leur accorde ils s’endorment à leur aise, ils s’imaginent que Dieu dort aussi [29] ; ils pensent qu’il ne songe non plus à les châtier qu’ils songent à se convertir; et comme ils ont oublié ses jugements, « ils disent dans leur cœur : « Dieu m’a oublié et ne prend pas garde à mes crimes : » Dixit enim in corde suo : Oblitus est Deus (13). Et au contraire ils doivent savoir que la justice divine, qui semble dormir et oublier les pécheurs, leur répugnant pour ainsi dire de toute elle-même, est toujours en armes Contre eux et toujours prête à donner le coup par lequel ils périront sans ressource; et il ne faut pas qu’ils se flattent de la bonté infinie de Dieu, de laquelle ils ne connaissent pas la propriété ; qu’ils entendent plutôt aujourd’hui que Dieu est bon d’une autre manière qu’ils ne l’imaginent. Il est bon, dit Tertullien, parce qu’il est ennemi du mal ; et il est infiniment bon, parce qu’il en est infiniment ennemi : Non plenè bonus, nisi mali œmulus (14). Il ne faut donc pas concevoir en Dieu une bonté faible et qui souffre tout, une bonté insensible et déraisonnable ; mais une bonté vigoureuse, qui exerce l’amour qu’elle a pour le bien par la haine qu’elle a pour le mal, et se montre efficacement bonté véritable en combattant la malice du péché qui lui est contraire : Ut boni amorem odio mali exerceat,et boni tutelam expugnatione mali impleat (15). Par conséquent, chrétiens, Dieu est toujours en acte et en exercice d’une juste aversion contre les pécheurs. Ses foudres sont toujours prêts, et sa colère toujours enflammée; c’est pourquoi l’Ecriture nous le représente comme tout prêt à frapper : « Toutes ses flèches sont aiguisées, dit le saint prophète, et tous ses arcs bandés et prêts à tirer : Sagittœ ejus acutœ, et omnes arcus ejus extenti (16) ; il vise et il désigne l’endroit où il veut frapper. Ainsi sa main vengeresse est bien retenue quelquefois par l’attente du repentir, mais non jamais désarmée, et encore moins endormie; et vous le voyez dans notre évangile. Non-seulement elle tient toujours cette terrible cognée, mais elle en applique toujours le tranchant funeste à la racine de l’arbre, et il n’y a rien entre deux; c’est pourquoi il n’est pas possible que l’arbre subsiste longtemps. « Il sera coupé, » dit saint Jean-Baptiste, excidetur; ou plutôt, comme nous lisons dans l’original, exciditur, dans le temps présent : on le coupe, on le déracine, afin que nous concevions l’action plus présente et plus efficace [30].

Nous nous trompons, chrétiens, si nous croyons pouvoir subsister longtemps dans cet état misérable. Il est vrai que jusqu’ici la miséricorde divine a suspendu la vengeance et arrêté le dernier coup de la main de Dieu; mais nous n’aurons pas toujours un secours semblable. Car enfin, comme dit notre grand prophète, le règne de Dieu approche [31] ; sous le règne de Dieu si saint, si puissant, si juste, il est impossible que l’iniquité demeure longtemps impunie [32].

« Le Seigneur a régné, dit le Roi-Prophète; que la terre s’en réjouisse, que les îles les plus éloignées en triomphent d’aise : » Domimis regnavit, exultet terra, lœtentur insulœ multœ (17) ‘. Voilà un règne de douceur et de paix. Mais, ô Dieu, qu’entends-je dans un autre psaume ! « Le Seigneur a régné, dit le même prophète ; que les peuples frémissent et s’en courroucent, et que la terre en soit ébranlée jusqu’aux fondements: » Dominus regnavit, irascantur populi; qui sedet super Cherubim, moveatur terra (18). Voilà ce règne terrible; ce règne de fer et de rigueur qu’un autre prophète décrit en ces mots : In manu forti, et in brachio extento, et in furore effuso regnabo super vos (19) : « Je régnerai sur vous, dit le Seigneur, en vous frappant d’une main puissante et en épuisant sur vous toute ma colère. »

Dieu ne règne sur les hommes qu’en ces deux manières : il règne sur les pécheurs convertis, parce qu’ils se soumettent à lui volontairement; il règne sur les pécheurs condamnés, parce qu’il se les assujettit malgré eux. Là est un règne de paix et de grâce, ici un règne de rigueur et de justice ; mais partout un règne souverain de Dieu, parce que là on pratique ce que Dieu commande, ici on souffre le supplice que Dieu impose [33] ; Dieu reçoit les hommages de ceux-là, il fait justice des autres. Pécheur, que Dieu appelle à la pénitence et qui résistez à sa voix, vous êtes entre les deux : ni vous ne faites ni vous n’endurez ce que Dieu veut, vous méprisez la loi et vous n’éprouvez pas le supplice [34] , vous rejetez l’attrait et vous n’êtes point accablé par la colère. Vous bravez jusqu’à la bonté qui vous attire, jusqu’à la patience qui vous attend ; vous vivez maître absolu de vos volontés, indépendant de Dieu, sans rien ménager de votre part, sans rien souffrir de la sienne; et il ne règne sur vous ni par votre obéissance volontaire, ni par votre sujétion forcée. C’est un état violent, je vous le dis, chrétiens, encore une fois; il ne peut pas subsister longtemps. Dieu est pressé de régner sur vous; car voyez en effet combien il vous presse. Que de douces invitations ! que de menaces terribles ! que de secrets avertissements ! que de nuages de loin ! que de tempêtes de près ! Regardez comme il rebute toutes vos excuses; il ne permet ni à celui-là de mettre fin à ses affaires, ni à cet autre d’aller fermer les yeux à son père (20) ; tout retardement l’importune, tant il est pressé de régner sur vous. S’il ne règne par sa bonté, bientôt et plus tôt que vous ne pensez, il voudra régner par sa justice. Car à lui appartient l’empire, et il se doit à lui-même et à sa propre grandeur d’établir promptement son règne. C’est pourquoi notre grand Baptiste crie dans le désert, et non-seulement les rivages et les montagnes voisines, mais même tout l’univers retentit de cette voix [35] : Faites pénitence, faites pénitence, riches et pauvres, grands et petits, princes et sujets ; que chacun se retire de ses mauvaises voies. « Car le règne de Dieu approche : » Appropinquat enim regnum cœlorum (21).

Ainsi je vous conjure, mes frères, ne vous fiez pas au temps qui vous trompe ; c’est un dangereux imposteur qui vous dérobe si subtilement que vous ne vous apercevez pas de son larcin. Ne regardez pas toujours le temps à venir; considérez votre état présent ; ce que le temps semble vous donner, il vous l’ôte ; il retranche de vos jours en y ajoutant. Cette fuite et cette course insensible du temps n’est qu’une subtile imposture pour vous mener insensiblement au dernier jour. La jeunesse y arrive précipitamment , et nous le voyons tous les jours. Partant n’attendez pas de Dieu tout ce que vous prétendez ; ne regardez pas les jours qu’il vous peut donner, mais ceux qu’il vous peut ôter; ni seulement qu’il peut pardonner, mais encore qu’il peut punir. Ne fondez pas votre espérance et n’appuyez pas votre jugement sur une chose qui vous est cachée.

Je n’ignore pas, chrétiens, que Dieu, qui « ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive (22) , » prolonge souvent le temps de la pénitence. Mais il faut juger de ce temps comme des occasions à la Cour. Chacun attend les moments heureux , les occasions favorables pour terminer ses affaires. Mais si vous attendez sans vous remuer, si vous ne savez profiter du temps, il passe vainement pour vous et ne vous apporte en passant que des années qui vous incommodent. Ainsi, dans cette grande affaire de la pénitence, celui-là peut beaucoup espérer du temps, qui sait s’en servir et le ménager. Mais celui qui attend toujours et ne commence jamais, voit couler inutilement et se perdre entre ses mains tous ces moments précieux dans lesquels il avait mis son espérance [36].

C’est pour cela que saint Jean-Baptiste ne nous donne aucune relâche : « La cognée, dit-il, est à la racine : tout arbre qui ne porte pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu ; faites-donc, faites promptement des fruits dignes de pénitence : » Facite ergo fructus dignos pœnitentiœ (23). Vous avez franchi hardiment les plus puissantes considérations. Cette première tendresse d’une conscience innocente, ah ! que vous l’avez endurcie ! La pénitence , la communion, vous avez appris à les profaner ; cela ne vous touche plus. Les terribles jugements de Dieu qui avaient autrefois tant de force pour vous émouvoir, vous avez dissipé comme une vainc frayeur l’appréhension que vous aviez de ce tonnerre, et vous vous êtes accoutumés à dormir tranquillement à ce bruit.

Nous voilà réduits aux miracles. Expérience des pécheurs…..

In peccato vestro moriemini (24).

Attention aux choses dites : point tant songer au prédicateur. Les choses que nous disons sont-elles si peu solides, qu’elles ne méritent de réflexion que par la manière de les dire? Tant d’heures de grand loisir ! pourquoi sont-elles toutes des heures perdues ? Pourquoi Jésus-Christ n’en aura-t-il pas quelques-unes plutôt qu’un amusement inutile ? Ainsi puisse Jésus-Christ naissant vous combler de grâces! puissiez-vous recevoir en lui un Sauveur, et non un juge ! puissiez-vous apprendre à sa crèche à mépriser les biens périssables, et acquérir les inestimables richesses que sa glorieuse pauvreté nous a méritées !

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(1) Ezech., XII, 27.
(2) Psal. XXVIII, 8.
(3) Luc. III, 9.
(4) De Civit. Dei, lib. XII, cap. III.
(5) Psal. X, 6.
(6) De Civit. Dei, lib. XII, cap. III.
(7) Psal. XXXVI, 15.
(8) Ezech., VII, 3, 4, 8.
(9) Enarr. in Psal. VII, n. 16.
(10) Cant., VIII, 6.
(11) Ezech., XXVIII, 18.
(12) Ezech., VII, 2, 23.
(13) Psal. X, 11.
(14) Advers. Marcion., lib. 1, n. 26.
(15) Ibid.
(16) Isa., V, 28.
(17) Psal. XCVI, 1.
(18) Psal. XCVIII, 1 ,
(19) Ezech., XX, 33.
(20) Luc., IX, 59 et 61.
(21) Matth., III, 2.
(22) Ezech., XXXIII, 11.
(23) Luc., III, 8.
(24) Joan., VIII, 21
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[1] ANALYSE DU SERMON, PAR BOSSUET.

Les pécheurs s’endorment, parce qu’ils croient leur malheur fort loin ; Jésus-Christ montre qu’il est prêt à frapper. Deux coups : l’un ôte la vie, l’autre l’espérance.

Le péché sort de la volonté humaine contre la volonté divine. Doublement contraire : à Dieu comme mauvais, à l’homme comme nuisible.

Pourquoi nuisible ? Ennemis impuissants montrent leur inimitié Deo resistendi voluntate, non potestate lœdendi (S. August., De Civit. Dei, lib. XII, cap. III).

Point de prise sur Dieu qu’il attaque; laisse tout son venin dans celui qui le commet. Comme la terre, les nuages. Arcus eorum confringatur (Psal. XXXVI, 15). L’entreprise contre Dieu inutile. Gladius eorum intret in corda ipsorum (ibid.); il se perce lui-même.

Le péché est sa peine soi-même : Ne putemus illam tranquilitatem et ineffabile lumen Dei de se proferre, unde peccata puniantur (S. August., Enarr. in Psal. VII, n. 16). Preuves par l’Ecriture; Ezéchiel, VII.

La séparation, la peine du sens. La première, par le péché; la seconde, perducam ignem de medio lui qui comedat te (Ezech., XXVIII, 18).

Les pécheurs insensés dans leur assurance, ayant le principe de ce feu en eux.

Contrariété entre la loi et le pécheur. Moïse, les Tables.

Sur cette loi de justice : Quod feceris putieris. Vous détruisez la loi; la loi aufert eum de hominum vità (S. August. Epist., CII, n. 24) ; la justice divine toujours armée contre le pécheur, Jam enim securis…..

Ce sermon a été prêché devant la Cour, le 13 décembre 1669.

Il faut se rappeler que Bossuet a prêché deux Avens à la Cour : l’un en 1665, et l’autre eu 1609. Or il ne prêcha pas en 1665 le troisième dimanche de l’Avent : il était entonné depuis quelques jours près du jeune duc de Foix, qui mourut de la petite vérole, maladie contagieuse et qu’on redoutait beaucoup à cette époque. Il faut donc admettre pour notre sermon la date de 1669.

Si Bossuet na pas prêché le troisième dimanche de l’Avent 1665, il n’a pas non plus laissé de sermon pour ce jour-là : il n’écrivait donc pas d’avance les stations qu’il devait prêcher.

[2] Var. : Résonnera.
[3] Et lui porta par cette visite.
[4] Var., : il est Véritable.
[5] Fasse tomber sur nos têtes le dernier coup de sa vengeance.
[6] Contre l’ordre de la volonté, etc.
[7] Et pour définir le péché, il suffit de dire en un mot que c’est un mouvement de la volonté, etc.
[8] Le péché est conçu dans notre sein; il y attaque par conséquent le principe de la vie et de la grâce.
[9] Var. : Mais comme il ne se forme en nous que pour s’élever contre Dieu, il attire aussi sur nous infailliblement cette redoutable puissance, et de là vient le second coup qui nous accable.
[10] De leur faire voir que ce sont les plus grands de tous les maux.
[11] Le coup de la mort.
[12] Qu’elle consiste en…..
[13] Var. : A cause que l’attachant à lui-même et à ses raisons particulières qui sortent du rond de ses passions, il le sépare des raisons premières et éternelles auxquelles il est lié…..
[14] Note marg.: A Dieu, comme mauvais ; à l’homme, comme nuisible.
[15] Var. : Le péché.
[16] Avec la droiture.
[17] Note marg. : Il se met en pièces lui-même par l’effort téméraire qu’il fait contre Dieu.
[18] Var. : Epée.
[19] Téméraire.
[20] Var. : Le péché qui dérègle tout dans le monde, dérègle premièrement celui qui le commet.
Le péché qui renverse tout dans le monde, renverse premièrement le principe qui le produit.
[21] Note marg.: Malheur qui nous accable, et crime qui nous déshonore; malheur qui nous ôte toute espérance, et crime qui nous ôte toute excuse; malheur qui nous fait tout perdre, et crime qui nous rend coupables de cette perte funeste, et qui nous laisse sujet de nous plaindre.
[22] Voila le juste supplice : un homme tout pénétré, tout environné de ses crimes.
[23] Var. : L’homme pécheur.
[24] Note marg. : Nos péchés contre nous, nos péchés sur nous, nos péchés au milieu de nous: trait perçant contre notre sein, poids insupportable sur notre tête, poison dévorant dans nos entrailles.
[25] Le pensez-vous, chrétien, que vous fabriquiez en péchant l’instrument de votre supplice éternel? cependant vous le fabriquez. Vous avalez l’iniquité comme l’eau; vous avalez des torrents de flammes,
[26] Var. : Donné.
[27] Note marg. : Retirez-vous, de peur d’être accablé de sa chute. Ses exemples. Seigneur, donnez-moi de la force ; aidez le travail de mon cœur, qui veut enfanter de vrais pénitents.
[28] Var. : Disposé.
[29] Var. : C’est ici qu’il n’est pas croyable combien les pécheurs s’abusent dans l’opinion qu’ils conçoivent de la justice divine; pendant qu’ils s’endorment au milieu des délais que Dieu leur accorde, ils s’imaginent que Dieu dort aussi.
[30] Note marg. : Il semble qu’il ne frappe pas. Vengeance occulte Livre aux passions, au sens réprouvé.
[31] Var. ; Il faut que Dieu règne.
[32] Note marg. : Un mot du règne de Dieu que saint Jean-Baptiste nous annonce.
[33] Var. : Parce que là on obéit à ce qu’il ordonne, ici on souffre ce qu’il impose.
[34] La peine.
[35] Mais encore toute la nature retentit de cette voix.
[36] Note marg. : Que lui apporte le temps, sinon une plus grande atteinte à sa vie, un plus grand poids à ses crimes, une plus forte attache à ses habitudes?

Source: https://www.bibliotheque-monastique.ch/bibliotheque/bibliotheque/bossuet/volume008/017.htm